samedi, mars 31, 2007

Chambre de disparition

Le nom du du projet musical annonce de lui-même, par en jouant sur une ambiguïté sémantique que lui procure son nom anglais, la double coloration de ce qu'il offre à entendre : lividroom. "Livid", en effet, signifie en anglais, selon le contexte, "fâché" ou "livide". Or, lividroom présente un son qui, précisément, mélange des textures industrielles et une atmosphère qui n'est pas sans rappeler les tendances les plus gothiques du genre. Et pourtant...

Lividroom, avec le lancement en ligne de sa première réalisation (The Vanishing, sur Dissolve Records), ne fait pas qu'ajouter un élément de plus aux innombrables qui nourrissent cette veine musicale depuis plus de deux décennies. Dès la première écoute, en effet, on se rend bien compte que The Vanishing ne peut pas sans risque y être réduit. Sa caractérisation, sur son site d'hébergement, "darkpop"/"néo-industrial" demande, par le flou qu'elle laisse planer, à être déclinée. Si l'on accepte de lier le "dark" à l'atmosphère gothique qui règne sur l'ensemble des pièces (les paroles, sombres, voire morbides ; la voix elle-même, évanescente, chuchotée, mourante ; le lyrisme emphatique de l'instrumentation et des mélodies) et le "industrial" aux textures sonores (distorsion appliquée sur les percussions, la guitare et, parfois, la voix ; sonorités rauques accompagnant la musique ; forte présence de sons électroniques non référentiels ; séquences rythmiques énergiques), encore faut-il expliciter ses caractères "pop" et "néo".


"Neo-industrial". Pour un genre qui est lui-même encore plutôt avant-gardiste, et se définissant plus par ses techniques de production, le fait de se voir déjà appliqué des préfixes comme "post-" et "néo-" est ambigu. Il faut cependant admettre que, précisément parce que ce genre n'en est pas vraiment un, il constitue plutôt un réseau d'appartenance, au sein duquel chaque nouvel arrivant apporte avec lui ce qui lui appartient de manière irréductible. À ce titre, ce qu'amène Lividroom, c'est une hybridation toute particulière de genres et de sous-genres dont l'amalgame ne trahit pas le caractère "industriel", mais en déploie des virtualités nouvelles. La très longue introduction musicale de la pièce "Deceive", par exemple, donne du côté de l'IDM (on pense à certaines pièces de Autechre ou de Pan Sonic). "EVeIL", pour sa part, intègre une dimension Glitch (Goem, Kid 606, Panacea). "Vanished" étonne par une finale en solo de piano jazzy, et "Elsewhere" nous entraîne dans des harmonies qui ne sont pas sans rappeler la musique actuelle (Diane Labrosse, Joane Hétu, Ikue Mori, Shinjuku Thief). Mais, d'une manière plus générale, l'ensemble surprend par deux aspects : la présence récurrente du piano (généralement rarissime dans la musique industrielle (à quelques exceptions : Skinny Puppy ici et là, et notamment dans l'inoubliable "The Killing Game" et Ministry dans la magistrale "The Fall") ; et l'orientation plutôt "ballade" de toutes les pièces (là encore, la musique industrielle a des exemples, mais peu nombreux : de la très populaire "Hurt" de Nine Inch Nails à certains essais du moins connu groupe Angry White Mob).

C'est d'ailleurs cette orientation qui, somme toute, permet à The Vanishing de se voir accoler légitimement l'épithète "pop". Rien de ce qui précède, malgré l'apparente étrangeté des rapprochements, ne donne au son de Lividroom un caractère agressif ou inaccessible. Au contraire. L'enveloppe a, le plus souvent, quelque chose quelque chose de feutré, et les lignes mélodiques, par leur richesse, n'ont rien de ce à quoi la musique industrielle nous a habitués (cris, dissonances, voix rauques, etc.). En fait, le tout s'approche plus du trip hop (Portishead, Massive Attack), l'influence du hip hop en moins. L'éclectisme qui est de mise dans la démarche proposée, en fait, évoque peut-être avant tout le trip hop d'un Tricky. De Tricky on le rapprocherait encore par ce côté volontairement hybride, ses touches expérimentales et bruitistes, auxquelles n'est jamais sacrifié un certain attrait pour le mélodieux, et la complexité musicale qui demande souvent plus qu'une écoute superficielle pour saisir l'articulation réfléchie de ses éléments.

The Vanishing s'inscrit donc quelque part dans un interstice au croisement de nombreuses tendances, qui n'avaient pas encore été mises en rapport sur ce mode.

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