Il ne sert à rien de feindre la surprise.
Ce qui est arrivé au cours de ces élections est le résultat de cette impasse historique dans laquelle le Québec s'engouffre. Alors que tous les chefs ont clamé que "les Québécois avaient parlé" comme s'ils l'avaient d'une seule voix, il faudrait plutôt admettre que les situations de gouvernement minoritaire sont toujours une sorte de reflet de la division de la "nation". Les chefs auraient aussi pu dire : "les Québecs" ont parlé. Et, pour la première fois depuis la formation du Parti Québécois, les Québecs ne sont plus celui des souverainistes et celui des statuquo-istes. Le Québec a rejoint, dans son passage au troisième millénaire, l'Occident : montée de la droite primaire et populiste, déréliction de la gauche institutionnelle, crise de la participation et de la légitimité démocratiques.
71,28%. C'est le taux de participation à cette élection "deuxième taux le plus bas depuis 1976", ajoute le site de Radio-Canada. Ceux qui se réconfortent dans l'idée, par exemple, que le gouvernement actuel a reçu 33, 08% des voix, et 46 sièges sur 125 (donc 37% de la députation), doivent voir cet autre côté de la médaille : rapportés sur le taux de participation, le vote pour le parti libéral équivaut à 23,58% (l'écart entre la proportion du vote et celle de l'exercice du pouvoir est donc de près de 15%). Il faut mesurer l'importance de ce chiffre : il signifie que même avec l'appui d'un second parti en chambre, le gouvernement actuel, en fait, ne peut prétendre représenter la majorité des électeurs potentiels (l'ADQ a 21,95% des votes potentiels, le PQ, 20,19%) et que, tout au plus, un accord unanime des trois partis sur une question ne représente qu'une faible majorité de 65,72% des électeurs. À proprement parler, alors que les chefs glosent sur ce que "les québecois ont dit" en interprétant leurs "scores" respectifs à "l'Assemblée nationale", ils masquent ce fait fondamental, que ce que les québécois n'ont pas pu dire, parce que rien dans la démocratie ne permet de le dire, c'est d'abord et avant tout qu'ils ne se sentent pas représentés sur la scène politique. Qu'ils regardent ce grand spectacle pour ce qu'il est : un spectacle, plein de "rebondissements" factices, au "dénouement" incertain, se terminant par une grande apogée réconciliatrice où tout le monde prend vertueusement sa part de responsabilité au drame et s'engage sagement dans la réconciliation. Mais quel des "chefs" osera dire qu'il y a là la preuve d'un échec cuisant pour nos institutions ? Qui osera dire que ce résultat est le symbole d'une fracture, et non d'une volonté unifiée d'un "peuple" uni de voir le gouvernement soumis à une "forte opposition" ou de le mettre "sous surveillance" ? Qui osera dire que la démocratie a de plus en plus les allures d'une oligarchie ?
Fracture il y a quand la machine démocratique tourne à vide. C'est-à-dire quand les électeurs ne voient plus la lutte politique comme une incarnation des luttes sociales, mais comme une simple lutte de clans. Là où les clans d'aristocrates se battaient autrefois pour obtenir des places privilégiées auprès du roi, on voit désormais des factions briguer ces places auprès de l'Électorat-roi. Les partis ont démissionné de leur mandat d'incarner des orientations politiques tranchées. Ne parle-t-on pas de plus en plus de la "famille politique" de tel ou tel candidat, métaphore ô combien révélatrice du fait que les réseaux sont constitués de manière plus claniques qu'idéologiques ou sur la base de la classe sociale ? Fracture il y a dans la machine démocratique quand les citoyens ne voient plus dans les partis des leviers qui leur permettent d'exercer le pouvoir.
C'est là un des facteurs les plus importants de la déchéance des partis de gauche dans la plupart des pays occidentaux. Issus pour la plupart des mouvements de luttes sociales qui ont favorisé, tout au long du siècle dernier, la hausse du niveau de vie d'une partie de la population et la formation d'une "classe moyenne", les partis institutionnels de gauche ont de plus en plus laissé en marge leurs motivations révolutionnaires (c'est-à-dire leur refus du capitalisme comme système économique) au profit d'un "réalisme" politique (autre nom pour ce qui n'est que stratégie électoraliste) qui a permis l'entrée en leur sein de représentants d'une petite bourgeoisie qui lutte pour ses propres intérêts tout en s'accommodant très bien de l'organisation néolibérale des échanges, pour autant que certains des "acquis sociaux" résultant des luttes antérieures soient conservées. Comprenons bien ce que cela signifie : cette "gauche" se trouve, en fait, coincée, dans la mesure où son discours ne s'organise plus autour de l'idée de changement, mais est truffé de termes comme consolidation, reconstruction, etc. En d'autres termes, elle refuse de prendre la mesure du fait que les concessions qui lui ont été accordées (l'accession au rang de surconsommateurs, la constitution de fonds de pension, l'augmentation minimale du salaire minimum, la démocratisation de l'accès à l'éducation et aux soins de santé) n'étaient que des aménagements consentis par une classe sociale qui y trouvait aussi un intérêt. Elles n'ont pas changé les rapports économiques, mais, comme un Rousseau l'aurait peut-être dit, simplement ajouté des "fleurs sur nos chaînes".
De manière plus précise, en ce qui concerne la situation du Québec, cette démission de la gauche apparaît dans le glissement qu'a opéré le PQ depuis quelques années. Né du fait de revendications de la population canadienne française, qui était alors à la fois unie par son identité nationale et sa condition économique, le PQ a fait émerger un projet de souveraineté comme moyen politique de renverser des rapports économiques entre des populations, précisément parce que ces rapports étaient consolidés par une situation politique. Le mouvement "nationaliste" avait donc d'abord une fonction de bouleversement des rapports économiques. C'est pourquoi, dans le Québec d'alors, le PQ était, par définition, un parti de gauche. Les luttes qu'il a menées (loin de moi l'idée d'en nier le rôle historique fondamental), à ce titre, ont porté leurs fruits - jusqu'à un certain point. Elles ont effectivement permis aux francophones d'accéder à une reconnaissance politique, à des fonctions administratives de haut niveau, et, pour certains d'entre eux, au grand capital, à la richesse, au statut de grande bourgeoisie. Mais voilà : ces victoires, toutes partielles qu'elles soient, ont profondément modifié la situation historique. Les québécois, qu'ils soient d'origine francophone, anglophone ou autre, sont désormais capables de s'exploiter les uns les autres sans distinction d'origine nationale. Cela signifie proprement que le PQ, qui perpétue un débat sur la souveraineté de la nation québécoise, ne représente plus une fraction de la population unie par un intérêt commun. Le simple fait qu'y cohabitent sans scrupules des "péquistes de gauche" et des "péquistes de droite" parle de lui-même : il forme, tout comme le parti Libéral et l'Action démocratique du Québec, le représentant d'une bourgeoisie et de sa cohorte qui mobilise une fraction du pouvoir pour la promotion de ses intérêts. Prétendant poursuivre la mission de ceux qui ont présidé à sa formation, il n'arrive plus à représenter la force de changement dont les québécois de toutes origines ressentent avec urgence le besoin.
Que les gauches institutionnelles s'enlisent dans des discours qui ne sont plus fondés sur la notion de changement (toute rhétorique mise à part) est le signe de leur démission : elles semblent admettre par là que le projet social de ses ancêtres du siècle dernier s'est accompli dans la formation d'une "classe moyenne" massive, qui cache en fait un écart qui n'a jamais cessé de croître entre les détenteurs du capital et les travailleurs. Or, ces derniers, soumis à une pression de plus en plus grande, en viennent à croire précisément que ce sont ces victoires qui les ont acculés au pied du mur, si bien qu'ils acceptent de voir dans les projets de droite, qui ne visent pourtant qu'une accélération de ce qui est déjà en marche, une "rupture tranquille" (slogan de Sarkozy en France).
Là est le sens de la montée de la droite populiste dans les pays d'Occident : misant sur la fausse idée que le désarroi des sociétés démocratiques vient des victoires des mouvements sociaux du XXe siècle, elle parvient à se donner pour une force capable de répondre aux crises actuelles. Rien, dans ce contexte, n'est plus pernicieux que ces prétentions à nous faire croire que nous avons réalisé l'établissement de véritables social-démocraties : parce que chaque crise que nous traversons devient alors imputable à ce qui a été fait, et non à ce qui ne l'a pas été. Et profite alors à ceux qui refusent d'admettre que la démocratie reste à faire. Les échecs de la gauche, ce ne sont pas dans ce qu'elle a réussi à obtenir qu'ils se trouvent, mais dans ce qu'on lui a refusé. Encore plus, l'échec de la gauche, c'est dans sa propre absence qu'il se voit.
Ce qui est arrivé au cours de ces élections est le résultat de cette impasse historique dans laquelle le Québec s'engouffre. Alors que tous les chefs ont clamé que "les Québécois avaient parlé" comme s'ils l'avaient d'une seule voix, il faudrait plutôt admettre que les situations de gouvernement minoritaire sont toujours une sorte de reflet de la division de la "nation". Les chefs auraient aussi pu dire : "les Québecs" ont parlé. Et, pour la première fois depuis la formation du Parti Québécois, les Québecs ne sont plus celui des souverainistes et celui des statuquo-istes. Le Québec a rejoint, dans son passage au troisième millénaire, l'Occident : montée de la droite primaire et populiste, déréliction de la gauche institutionnelle, crise de la participation et de la légitimité démocratiques.
71,28%. C'est le taux de participation à cette élection "deuxième taux le plus bas depuis 1976", ajoute le site de Radio-Canada. Ceux qui se réconfortent dans l'idée, par exemple, que le gouvernement actuel a reçu 33, 08% des voix, et 46 sièges sur 125 (donc 37% de la députation), doivent voir cet autre côté de la médaille : rapportés sur le taux de participation, le vote pour le parti libéral équivaut à 23,58% (l'écart entre la proportion du vote et celle de l'exercice du pouvoir est donc de près de 15%). Il faut mesurer l'importance de ce chiffre : il signifie que même avec l'appui d'un second parti en chambre, le gouvernement actuel, en fait, ne peut prétendre représenter la majorité des électeurs potentiels (l'ADQ a 21,95% des votes potentiels, le PQ, 20,19%) et que, tout au plus, un accord unanime des trois partis sur une question ne représente qu'une faible majorité de 65,72% des électeurs. À proprement parler, alors que les chefs glosent sur ce que "les québecois ont dit" en interprétant leurs "scores" respectifs à "l'Assemblée nationale", ils masquent ce fait fondamental, que ce que les québécois n'ont pas pu dire, parce que rien dans la démocratie ne permet de le dire, c'est d'abord et avant tout qu'ils ne se sentent pas représentés sur la scène politique. Qu'ils regardent ce grand spectacle pour ce qu'il est : un spectacle, plein de "rebondissements" factices, au "dénouement" incertain, se terminant par une grande apogée réconciliatrice où tout le monde prend vertueusement sa part de responsabilité au drame et s'engage sagement dans la réconciliation. Mais quel des "chefs" osera dire qu'il y a là la preuve d'un échec cuisant pour nos institutions ? Qui osera dire que ce résultat est le symbole d'une fracture, et non d'une volonté unifiée d'un "peuple" uni de voir le gouvernement soumis à une "forte opposition" ou de le mettre "sous surveillance" ? Qui osera dire que la démocratie a de plus en plus les allures d'une oligarchie ?
Fracture il y a quand la machine démocratique tourne à vide. C'est-à-dire quand les électeurs ne voient plus la lutte politique comme une incarnation des luttes sociales, mais comme une simple lutte de clans. Là où les clans d'aristocrates se battaient autrefois pour obtenir des places privilégiées auprès du roi, on voit désormais des factions briguer ces places auprès de l'Électorat-roi. Les partis ont démissionné de leur mandat d'incarner des orientations politiques tranchées. Ne parle-t-on pas de plus en plus de la "famille politique" de tel ou tel candidat, métaphore ô combien révélatrice du fait que les réseaux sont constitués de manière plus claniques qu'idéologiques ou sur la base de la classe sociale ? Fracture il y a dans la machine démocratique quand les citoyens ne voient plus dans les partis des leviers qui leur permettent d'exercer le pouvoir.
C'est là un des facteurs les plus importants de la déchéance des partis de gauche dans la plupart des pays occidentaux. Issus pour la plupart des mouvements de luttes sociales qui ont favorisé, tout au long du siècle dernier, la hausse du niveau de vie d'une partie de la population et la formation d'une "classe moyenne", les partis institutionnels de gauche ont de plus en plus laissé en marge leurs motivations révolutionnaires (c'est-à-dire leur refus du capitalisme comme système économique) au profit d'un "réalisme" politique (autre nom pour ce qui n'est que stratégie électoraliste) qui a permis l'entrée en leur sein de représentants d'une petite bourgeoisie qui lutte pour ses propres intérêts tout en s'accommodant très bien de l'organisation néolibérale des échanges, pour autant que certains des "acquis sociaux" résultant des luttes antérieures soient conservées. Comprenons bien ce que cela signifie : cette "gauche" se trouve, en fait, coincée, dans la mesure où son discours ne s'organise plus autour de l'idée de changement, mais est truffé de termes comme consolidation, reconstruction, etc. En d'autres termes, elle refuse de prendre la mesure du fait que les concessions qui lui ont été accordées (l'accession au rang de surconsommateurs, la constitution de fonds de pension, l'augmentation minimale du salaire minimum, la démocratisation de l'accès à l'éducation et aux soins de santé) n'étaient que des aménagements consentis par une classe sociale qui y trouvait aussi un intérêt. Elles n'ont pas changé les rapports économiques, mais, comme un Rousseau l'aurait peut-être dit, simplement ajouté des "fleurs sur nos chaînes".
De manière plus précise, en ce qui concerne la situation du Québec, cette démission de la gauche apparaît dans le glissement qu'a opéré le PQ depuis quelques années. Né du fait de revendications de la population canadienne française, qui était alors à la fois unie par son identité nationale et sa condition économique, le PQ a fait émerger un projet de souveraineté comme moyen politique de renverser des rapports économiques entre des populations, précisément parce que ces rapports étaient consolidés par une situation politique. Le mouvement "nationaliste" avait donc d'abord une fonction de bouleversement des rapports économiques. C'est pourquoi, dans le Québec d'alors, le PQ était, par définition, un parti de gauche. Les luttes qu'il a menées (loin de moi l'idée d'en nier le rôle historique fondamental), à ce titre, ont porté leurs fruits - jusqu'à un certain point. Elles ont effectivement permis aux francophones d'accéder à une reconnaissance politique, à des fonctions administratives de haut niveau, et, pour certains d'entre eux, au grand capital, à la richesse, au statut de grande bourgeoisie. Mais voilà : ces victoires, toutes partielles qu'elles soient, ont profondément modifié la situation historique. Les québécois, qu'ils soient d'origine francophone, anglophone ou autre, sont désormais capables de s'exploiter les uns les autres sans distinction d'origine nationale. Cela signifie proprement que le PQ, qui perpétue un débat sur la souveraineté de la nation québécoise, ne représente plus une fraction de la population unie par un intérêt commun. Le simple fait qu'y cohabitent sans scrupules des "péquistes de gauche" et des "péquistes de droite" parle de lui-même : il forme, tout comme le parti Libéral et l'Action démocratique du Québec, le représentant d'une bourgeoisie et de sa cohorte qui mobilise une fraction du pouvoir pour la promotion de ses intérêts. Prétendant poursuivre la mission de ceux qui ont présidé à sa formation, il n'arrive plus à représenter la force de changement dont les québécois de toutes origines ressentent avec urgence le besoin.
Que les gauches institutionnelles s'enlisent dans des discours qui ne sont plus fondés sur la notion de changement (toute rhétorique mise à part) est le signe de leur démission : elles semblent admettre par là que le projet social de ses ancêtres du siècle dernier s'est accompli dans la formation d'une "classe moyenne" massive, qui cache en fait un écart qui n'a jamais cessé de croître entre les détenteurs du capital et les travailleurs. Or, ces derniers, soumis à une pression de plus en plus grande, en viennent à croire précisément que ce sont ces victoires qui les ont acculés au pied du mur, si bien qu'ils acceptent de voir dans les projets de droite, qui ne visent pourtant qu'une accélération de ce qui est déjà en marche, une "rupture tranquille" (slogan de Sarkozy en France).
Là est le sens de la montée de la droite populiste dans les pays d'Occident : misant sur la fausse idée que le désarroi des sociétés démocratiques vient des victoires des mouvements sociaux du XXe siècle, elle parvient à se donner pour une force capable de répondre aux crises actuelles. Rien, dans ce contexte, n'est plus pernicieux que ces prétentions à nous faire croire que nous avons réalisé l'établissement de véritables social-démocraties : parce que chaque crise que nous traversons devient alors imputable à ce qui a été fait, et non à ce qui ne l'a pas été. Et profite alors à ceux qui refusent d'admettre que la démocratie reste à faire. Les échecs de la gauche, ce ne sont pas dans ce qu'elle a réussi à obtenir qu'ils se trouvent, mais dans ce qu'on lui a refusé. Encore plus, l'échec de la gauche, c'est dans sa propre absence qu'il se voit.
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