dimanche, avril 08, 2007

Petite note de lecture

"L'âme quoi qu'unie au corps qu'elle anime, ne sent pas toujours tous les mouvements qui s'y passent, ou bien si elle les sent, elle ne s'y applique pas toujours. La passion qui l'agite étant souvent plus grande que le sentiment qui la touche, elle semble tenir davantage à l'objet de sa passion qu'à son propre corps. Car c'est principalement par les passions que l'âme se répand au dehors, et qu'elle sent qu'elle tient effectivement à tout ce qui l'environne ; comme c'est principalement par le sentiment qu'elle se répand dans son corps, et qu'elle reconnaît qu'elle est unie à toutes les parties qui le composent. Mais comme on ne peut pas conclure que l'âme d'un passionné n'est pas unie à son corps, à cause qu'il s'offre à la mort, et qu'il ne s'intéresse point pour la conservation de sa vie ; de même on ne doit pas s'imaginer que nous ne tenions point naturellement à toutes choses, à cause qu'il y en a auxquelles nous ne prenons point part.

Voulez-vous, par exemple, savoir si les hommes tiennent à leur Prince, et à leur Patrie ? Cherchez-en qui en connaissent les intérêts, et qui n'aient point d'affaires particulières qui les occupent : Vous verrez alors combien grande sera leur ardeur pour les nouvelles, leur inquiétude pour les batailles, leur joie dans les victoires, leur tristesse dans les défaites. Vous verrez alors clairement que les hommes sont étroitement unis à leur Prince et à leur patrie.

De même, voulez-vous savoir si les hommes tiennent à la Chine et au Japon, aux Planètes, et aux étoiles fixes ; cherchez-en, ou bien imaginez-vous-en quelques-uns, dont le pays et la famille jouissent d'une profonde paix, qui n'aient point de passions particulières, et qui ne sentent point actuellement l'union qui les tient attachés aux choses qui sont plus proches de nous que les cieux: et vous reconnaîtrez, que s'ils ont quelque connaissance de la grandeur et de la nature de ces astres, ils auront de la joie si l'on en découvre quelques-uns; il les considéreront avec plaisir ; et s'ils sont assez habiles, ils se donneront volontiers la peine d'en observer et d'en calculer les mouvements.

Ceux qui sont dans le trouble des affaires, ne se mettent guère en peine, s'il paraît quelque comète ou s'il arrive quelque éclipse : mais ceux qui ne tiennent point si fort aux choses qui sont proches d'eux, se font une affaire considérable de ces sortes d'événements, parce qu'en effet il n'y a rien à quoi l'on ne tienne, quoiqu'on ne le sente pas toujours..."

Nicolas Malebranche
De la recherche de la vérité, 1712
(Livre IV, ch. 13, sect. 1)

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