dimanche, mai 06, 2007

Fractures... 3

Nouvel effondrement de la gauche pour l'Occident. Aucune image plus percutante que celle, présentée sur la télévision française, de la place de la Concorde, où le spectacle de réjouissance des sarkozystes se tenait, et de la place de la Bastille, quelques rues plus loin, où les premiers affrontements entre les forces de l'ordre et les manifestants anti-sarkozystes avaient lieu. Qu'on cesse alors de dire que le taux de participation élevé montre que la France a parlé. Ce sont bien plusieurs Frances qui ont parlé.

Le 53% (qui, reporté sur le taux de participation, vaut en fait autour de 45%) de Sarkozy n'est en aucun cas un nombre conférant de la légitimité au pouvoir. C'est, plutôt, le signe d'une fragilité, d'une division. Et cela s'est vu d'entrée de jeu, dans le discours du nouveau président, entièrement vidé de ses thèmes de campagne, tourné vers la soi-disant unité de la France, la soi-disant volonté de travailler "ensemble". Tout avait été écrit pour faire croire que la nation est une, alors que tout indique le contraire. Le travail forcené de démagogie a atteint son plus haut niveau dans la célébration sécurisée par les forces policières.

À gauche, pendant ce temps, alors qu'on prétend se réjouir d'un 47% (plus ou moins 40%, si on le reporte sur la taux de participation), on masque le fait qu'il a fallu pour l'atteindre que l'extrême-gauche plie l'échine, on masque le fait que le centre n'a pas été conquis.

Ou alors, les "éléphants" commencent déjà à animer leurs guerres intestines, semant à tous vents l'idée d'une nécessaire "rénovation" de la gauche, véritable mot-valise qui sert à ne pas dire s'il faut aller plus à gauche ou plus à droite. C'est-à-dire, s'il faut renouer avec de véritables idées de gauche, ou s'il faut adopter une politique électoraliste. La déconvenue entraîne un dédoublement du discours : soit on juge la défaite comme un échec du parti, et alors c'est la "stratégie" qu'on critique, c'est-à-dire qu'on considère que l'objectif d'un parti est de "gagner" des élections, et qu'il faut adapter la plate-forme à l'électorat - ce qui revient à traiter le parti comme un produit commercial pris dans une concurrence "libérale" ; soit on juge la défaite comme un échec de la gauche, et c'est alors ses représentants qu'on critique, comme incapables d'incarner des idées qui devraient être en accord avec l'intérêt de la majorité. D'un côté comme de l'autre, c'est à nouveau le caractère profondément divisé de la gauche qui transparaît.

Toute la campagne électorale l'a illustré : la véritable défaite de la gauche découle du fait que l'on a réussi à imputer les crises actuelles aux victoires parcellaires des mouvements progressistes des dernières décennies. Ce faisant, le "néo"-libéralisme, qui fait des ravages depuis plus d'un siècle, réussit à se faire passer pour un moteur de changement. Et à faire passer le progressisme pour "vieilli". Tout, ici, suit la logique d'une prétention à la rupture dont le capitalisme se nourrit. La "rupture tranquille" a tout d'une Révolte consommée.

5 commentaires:

Anonyme a dit...

Ou le néo-libéralisme se fait passer pour le progressisme.
Mais dans "Révolte consommée", j'ai quand même l'impession que le progressisme ne doit pas être envisagé sans un certain pragmatisme, et que donc, un parti, ça sert aussi à gagner les élections.

Mitia a dit...

Pragmatisme, certes. Mais il ne faut pas confondre pragmatisme et stratégie électoraliste. Mais il ne faut pas confondre pragmatisme et démission.

Le progressisme mitigé des partis de gauche ne leur fait pas gagner les élections ; en revanche, il nuit sa propre cause en cessant de promouvoir ses principes fondamentaux, et en adoptant une attitude de plus en plus corporatiste.

Le premier mandat d'un parti progressiste doit être de démanteler la rhétorique néo-libérale pour lui faire perdre son efficace.

Anonyme a dit...

Mais démanteler sa rhétorique néo-libérale pour aboutir à quoi?
Un libéralisme réglementé (comme dans Révolte consommée), ou bien un anti-libéralisme (avec, comme aux Pays-Bas ou en Allemagne, formation d'un parti unissant les gauches anti-libérales)?

Mitia a dit...

Voilà la question la plus difficile.

Voilà la question à laquelle, au grand scandale de la raison humaine, il n'y a peut-être pas de réponse pré-existante. Je dirais, pour l'heure, ceci : au niveau strictement idéologique, il conviendrait, dans un premier temps, de remettre en cause la légitimité du projet néo-libéral. Cela n'est déjà pas un travail de tout repos : il faut savoir en déceler les rouages, mettre au jour ses fondements philosophiques, rendre visibles ses modes de fonctionnement.

Cela n'est pas,en soi, un projet politique de remplacement, mais un mandat de vigilance. Un tel travail ne peut être exercé que par des instances "de gauche", pour autant qu'elles refusent de se soumettre à une sorte de poncif suivant lequel le progrès exige une libéralisation radicale des relations économiques.

Pratiquement, donc, la gauche doit continuer à promouvoir un interventionnisme étatique qui assure la primauté du progrès social et politique sur le progrès économique. Cela, elle peut le faire sans avoir adopté un dogme unilatéral sur quelque système de remplacement. Et, même, je dirais qu'elle ne peut le faire qu'à condition de rester plurielle.

Seul le débat ouvert peut fournir à un mouvement la vitalité dont il a besoin pour rester en mouvement. L'unification de la gauche politique n'est pas obligée de passer par une unification de la pensée. Elle devrait même incarner cette possibilité que l'humanité peut accéder à une solidarité sans concept. Une solidarité invisible.

Anonyme a dit...

Je crois plutôt qu'il y a une liaison entre progrès économique et progrès social et politique. Et que le néo-libéralisme, sur le long terme, aboutit à une régression économique.
La solidarité est un concept.
La crainte animale et sauvage de l'autre est souvent à la base.