mercredi, mai 16, 2007

Chambre de bruitage...

Le dernier né d’Amon Tobin. Le nom seul est déjà garantie de quelque chose. Mais Foley Room dépasse les attentes. Amon Tobin maîtrise, ici, mieux que jamais ce qui avait déjà fait de lui un artiste hors du commun. Ce qui fait sa facture trouve des accents d’audace particuliers. Tout se passe comme s’il nous avait accoutumé peu à peu à quelque chose, et qu’il nous y entraînait à chaque fois plus en profondeur.

Foley Room, donc, nous fait accéder à un nouvel étage de la démarche. Le travail de texture exceptionnel auquel Amon Tobin renvoie touche à un haut degré de raffinement. Il y a toujours ce côté un peu grandiloquent de sonorités, qui donne l’impression d’être le fait d’un orchestre complet – utilisation de sons évoquant les cordes, harmonies de grande amplitude, mélodies tonales. Le tout contrebalancé par un sens du rythme qui mélange jazz, world beat et drum’n bass suivant des courbes très progressives, et, cette fois-ci plus encore qu’auparavant, accordant une part plus grande encore à des formes « expérimentales », c’est-à-dire littéralement arythmiques.

Certaines pièces, donc, nous font entrer dans une atmosphère à la limite d’un « trip hop » mélodramatique, lyrique, mais non sans une pointe ironique, entre Portishead, Tricky et The Grassy Knoll (« Bloodstone », « Keep Your Distance », « Big Furry Head » et « Always »), avec un art de la sonorité débridé. D’autres, sans rien sacrifier de cet art, entraîne l’auditeur (et, peut-être, le danseur) sur des structures plus typiquement drum’n bass, dans la lignée des Photek, Q Project, etc. (« Esther’s », « The Killer’s Vanilla », « Ever Falling », « At the End of the Day »). Mais, encore là, rien à voir avec quelque stéréotype que ce soit. C’est à un véritable artiste, que nous avons affaire. On est frappé de la liberté qu’il prend à l’égard des poncifs des genres dans lesquels il s’installe. Et c’est dans les pièces où Amon Tobin choisit véritablement la voie la plus expérimentale (« Kitchen Sink », « Horsefish »), que transparaît le mieux, peut-être, la profondeur de sa démarche – justement parce qu’elles forcent à s’arrêter pour écouter ce qui arrive. Plus exigeantes, ces pièces sont en même temps comme le laboratoire d’Amon Tobin livré dans toute sa nudité, puisque les rythmes rassurant qui servent habituellement de support pour entrer dans son univers en sont absent.

On pense, en écoutant cette dernière parution d’Amon Tobin, aux démarches d’artistes inclassables comme sont les Future Sound of London, Gorillaz et Aphex Twin, qui tous ont su donner des impulsions nouvelles aux genres auxquels ils ont emprunté.

dimanche, mai 06, 2007

Fractures... 3

Nouvel effondrement de la gauche pour l'Occident. Aucune image plus percutante que celle, présentée sur la télévision française, de la place de la Concorde, où le spectacle de réjouissance des sarkozystes se tenait, et de la place de la Bastille, quelques rues plus loin, où les premiers affrontements entre les forces de l'ordre et les manifestants anti-sarkozystes avaient lieu. Qu'on cesse alors de dire que le taux de participation élevé montre que la France a parlé. Ce sont bien plusieurs Frances qui ont parlé.

Le 53% (qui, reporté sur le taux de participation, vaut en fait autour de 45%) de Sarkozy n'est en aucun cas un nombre conférant de la légitimité au pouvoir. C'est, plutôt, le signe d'une fragilité, d'une division. Et cela s'est vu d'entrée de jeu, dans le discours du nouveau président, entièrement vidé de ses thèmes de campagne, tourné vers la soi-disant unité de la France, la soi-disant volonté de travailler "ensemble". Tout avait été écrit pour faire croire que la nation est une, alors que tout indique le contraire. Le travail forcené de démagogie a atteint son plus haut niveau dans la célébration sécurisée par les forces policières.

À gauche, pendant ce temps, alors qu'on prétend se réjouir d'un 47% (plus ou moins 40%, si on le reporte sur la taux de participation), on masque le fait qu'il a fallu pour l'atteindre que l'extrême-gauche plie l'échine, on masque le fait que le centre n'a pas été conquis.

Ou alors, les "éléphants" commencent déjà à animer leurs guerres intestines, semant à tous vents l'idée d'une nécessaire "rénovation" de la gauche, véritable mot-valise qui sert à ne pas dire s'il faut aller plus à gauche ou plus à droite. C'est-à-dire, s'il faut renouer avec de véritables idées de gauche, ou s'il faut adopter une politique électoraliste. La déconvenue entraîne un dédoublement du discours : soit on juge la défaite comme un échec du parti, et alors c'est la "stratégie" qu'on critique, c'est-à-dire qu'on considère que l'objectif d'un parti est de "gagner" des élections, et qu'il faut adapter la plate-forme à l'électorat - ce qui revient à traiter le parti comme un produit commercial pris dans une concurrence "libérale" ; soit on juge la défaite comme un échec de la gauche, et c'est alors ses représentants qu'on critique, comme incapables d'incarner des idées qui devraient être en accord avec l'intérêt de la majorité. D'un côté comme de l'autre, c'est à nouveau le caractère profondément divisé de la gauche qui transparaît.

Toute la campagne électorale l'a illustré : la véritable défaite de la gauche découle du fait que l'on a réussi à imputer les crises actuelles aux victoires parcellaires des mouvements progressistes des dernières décennies. Ce faisant, le "néo"-libéralisme, qui fait des ravages depuis plus d'un siècle, réussit à se faire passer pour un moteur de changement. Et à faire passer le progressisme pour "vieilli". Tout, ici, suit la logique d'une prétention à la rupture dont le capitalisme se nourrit. La "rupture tranquille" a tout d'une Révolte consommée.